L’alimentation est le révélateur de nos fractures profondes. Guerre, pandémie, inflation, tensions commerciales et dérèglement climatique rappellent une évidence : nourrir la population dépasse la question agricole ; c’est une condition de stabilité économique, sociale, politique et environnementale. L’urgence agricole impose des réponses immédiates, mais son récit ne saurait tenir lieu de stratégie. La puissance alimentaire relève d’une gouvernance faisant de l’alimentation un projet de cohésion nationale. Par Gilles Pérole, adjoint au maire de Mouans-Sartoux et Raphaël Chalaye-Lozano, directeur adjoint de Citizens.
La France a des atouts majeurs. Première puissance agricole d’Europe, elle exporte plus de 82 milliards d’euros de produits agroalimentaires. Sa chaîne alimentaire pèse près de 200 milliards d’euros et plus de 2 millions d’emplois. Mais cette puissance masque ses failles. Près de 8 millions de Français connaissent la précarité alimentaire. Paradoxalement, 18 % des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté. S’y ajoutent des dépendances en protéines végétales, intrants et énergie, le recul des exploitations et la dégradation de la balance commerciale agroalimentaire. Agriculture et alimentation génèrent près d’un quart des émissions de gaz à effet de serre, tandis que le dérèglement climatique fragilise en retour la production agricole.
Ces contradictions révèlent les limites d’un modèle : produire davantage tout en préservant les ressources, garantir des prix accessibles sans sacrifier la rémunération des producteurs, renforcer notre souveraineté sans renoncer au libre-échange. Plus qu’une crise sectorielle, elles interrogent la gouvernance d’intérêts difficilement conciliables. Les grandes puissances n’ignorent pas leurs fragilités ; elles les traitent avant qu’elles ne deviennent des vulnérabilités.
La guerre agricole n’aura pas lieu
Les chaînes d’approvisionnement sont stratégiques et les rapports de force géopolitiques s’intensifient. L’alimentation est redevenue une arme de puissance, de pression et parfois de guerre. Personne ne mangera de semi-conducteurs. Mais imputer les difficultés du système aux bouleversements internationaux revient à se tromper de combat. La “guerre agricole” invoquée par le gouvernement tient plus du symptôme que de la cause.
Le conflit est intérieur. Producteurs, industriels, distributeurs, consommateurs, pouvoirs publics : chacun défend sa vision particulière de l’intérêt général. Les arbitrages se multiplient, les positions se durcissent et l’action publique s’enlise. Le système alimentaire français ne souffre pas tant de ses adversaires que de ses propres déséquilibres. La guerre exacerbe les asymétries ; elle ne les produit pas.
C’est là que le récit de reconquête de la souveraineté alimentaire prend sens. En dramatisant les enjeux et en désignant l’adversaire extérieur, il fédère provisoirement des acteurs antagonistes plus qu’il ne transforme le système. Pourtant, plus ce récit devient central, plus il nourrit la confrontation qu’il entend réduire. La ligne de front est à l’intérieur de nos frontières.
Un récit qui gouverne autant qu’il transforme
“Gouverner, c’est faire croire”, écrivait Machiavel. Encore faut-il que le récit stratégique cesse d’être le palliatif d’un système inerte. Sa crédibilité exige de l’investir dans la gouvernance, les financements et l’appropriation collective ; de généraliser les initiatives éprouvées ; de l’enraciner dans les territoires, au plus près des acteurs. L’INRAE a démontré la viabilité de systèmes réduisant pesticides et engrais azotés ; les expérimentations de sécurité sociale de l’alimentation explorent de nouvelles formes de gouvernance. Le plan de continuité alimentaire de Stéphane Linou ancre la résilience à l’échelle locale. Si une transformation globale reste un défi, le déni ne peut plus être une option.
À l’ère de l’Anthropocène, la puissance alimentaire se mesure moins à la production qu’à notre capacité à transformer durablement le système alimentaire. Elle engage notre rapport au vivant, aux sols et aux générations futures. Hier grenier, l’Europe de demain pourrait être un vivier. À l’impératif de production, intégrons celui de produire ce dont nous manquons. Produire pour exporter ne réduit ni nos dépendances ni les tensions. En combattant la précarité alimentaire et en accompagnant les transitions agricoles, la France renouerait avec son histoire humaniste. L’exceptionnalisme agricole français trouverait sa puissance dans un projet alimentaire de cohésion, de résilience et de régénération. La France porterait un récit fécond, transformant les fractures sociales en ambition collective.
Les politiques publiques esquissent un nouveau contrat social. Récit de régénération plutôt que de conquête, la puissance alimentaire quitterait le registre discursif pour devenir une capacité à coordonner les acteurs, renforcer la cohésion nationale et faire de la souveraineté alimentaire un intérêt fondamental. Gouverner ne consiste plus seulement à faire croire, il s’agit désormais de faire croître. La faim justifie les moyens.
